Adrien Lucca (Paris, 1983)
Vit et travaille à Bruxelles
https://adrienlucca.net/
Depuis 2009, Adrien Lucca développe une œuvre multidisciplinaire autour de la couleur et de la lumière, interrogeant notre perception du monde physique. À la recherche de moyens d’action concrets pour créer des expériences esthétiques, il a, en 2015, mis en place un laboratoire de recherche et de production (Studio Adrien Lucca) où il conçoit ses œuvres de manière autonome, à la croisée de l’art et de la science. À l’opposé d’une nostalgie teintée de normalisation et de technicisation de notre rapport au monde physique, l’artiste estime qu’il est possible de relever l’étrangeté du lien entre le monde physique et notre perception de celui-ci en s’appropriant des ressources scientifiques et technologiques.
Parmi les intégrations plastiques récentes, on peut épingler Constellations, n=178953 (Cité administrative, Toulouse, 2025), Ciel sur Ciel (bibliothèque des Capucins, Rouen, 2024) et Mosaïque quasi-cristalline (station de métro Beaux-Arts, Charleroi, 2023).
Ciel intérieur
verre acrylique, aluminium usiné, diodes électroluminescentes, sonde crépusculaire
3 m (diam.)
2024
intégration d’Adrien Lucca, en collaboration avec la Direction générale des Infrastructures et du Développement durable de la Province de Liège, au Centre de Ressources et de Créativité – B3 (place des Arts, 1, B-4020 Liège)
Adrien Lucca laisse reposer ses recherches sur une intention clairement exprimée : défendre une complicité entre les sciences exactes et la création artistique pour, à l’inverse des savoirs qui normalisent, laisser éprouver la poésie du monde physique. Conçue pour l’atrium du Centre de Ressources et de Créativité (B3) de la Province de Liège, Ciel intérieur participe pleinement de cette ligne de conduite : l’artiste y exprime certes une valeur technologique, mais cette dernière s’intègre à une recherche esthétique dense et singulière.
Une description purement formelle permet de donner une première mesure du développement complexe de l’œuvre. Ciel intérieur est une sculpture monumentale, polyédrique, transparente et lumineuse suspendue à la manière d’un lustre. Il faut relever la nature virtuose de son assemblage : s’y trouvent ajustées par vis et écrous 222 feuilles d’acrylique (150 losanges, 12 pentagones, 60 triangles) connectées par 240 anneaux, des « clés » en aluminium en forme de pyramides tronquées tantôt irrégulières tantôt équilatérales, calculées afin que la pièce ne s’affaisse pas. L’ensemble est parcouru par une résille peinte avec une couleur opalescente et translucide appliquée au pistolet.
Mais surtout, Ciel intérieur « s’active ». Adrien Lucca y a intégré un système dynamique d’éclairage piloté en temps réel par un capteur crépusculaire installé sur le toit du B3 et dont les sources LED sont insérées dans les clés en aluminium qui raidissent l’ensemble. Son fonctionnement croise trois paramètres qui définissent des phases de clarté fondues entre elles. D’abord, la lumière que la sculpture distribue change durant la journée suivant un cycle précis : le matin, elle est à dominante bleue selon une longueur d’onde connue pour produire un effet stimulant sur l’éveil ; elle blanchit jusqu’au midi solaire puis prend une tonalité dorée jusqu’à atteindre une couleur orange au couchant. Adrien Lucca a par ailleurs voulu que l’intensité de diffusion soit inversement proportionnelle à celle de la luminosité naturelle captée sur le toit. C’est simple : plus il fait sombre à l’extérieur plus l’œuvre s’illumine. Enfin, Ciel intérieur réagit aux usages du site. Pour bien comprendre ce dernier point, il faut savoir que l’algorithme qui contrôle l’éclairage en fonction de la position géographique du B3 est calé sur le coucher du soleil et non sur son lever, ce qui a deux implications directes. D’une part, l’allumage au matin est-il réglé non sur la pointe du jour mais sur l’occupation du bâtiment : il démarre invariablement à 7h du matin, soit avant l’ouverture au public. D’autre part, quand le soleil se couche, la pièce entre dans un autre cycle : pour créer une animation visible de l’extérieur, elle prend une tonalité rose laquelle s’estompe jusqu’à minuit quand tout s’éteint. « Je voulais affirmer la valeur de la lumière naturelle qui inonde le bâtiment et qui lui fournit la plus grande partie de son énergie, relève Adrien Lucca. Et au-delà, les innombrables reflets que ‘mon’ astre miniature produit évoquent l’image de la voûte céleste, rappelant que nous flottons dans un espace infini. C’est une immensité confinée dans une sphère de 3m de diamètre. »
Il y a encore bien d’autres choses à dire et, pour ne pas conclure, j’écrirai que Ciel intérieur est une œuvre d’art à vivre comme une expérience. Elle s’ancre dans l’exploitation des rapports entre un lieu et ses utilisateurs. L’intervention d’Adrien Lucca touche ainsi aux complexes comportementaux, une caractéristique qui lui confère la nature d’un acte de qualification perceptive de l’espace. Elle modifie la relation de l’utilisateur au lieu, même – et surtout – si elle ne se « vit » pas comme une œuvre d’art. En tant que telle, elle offre à celui qui l’expérimente la possibilité de s’éprouver à travers les qualités du volume, de l’échelle, des matériaux, de la lumière… et à y prendre la mesure de sa présence, réalisant ainsi ce que Maurice Merleau-Ponty pose comme un principe fondamental de sa Phénoménologie de la perception : « Je m’éprouve en éprouvant le monde ».
Pierre Henrion
Biblographie sélective
- Courcelles, Hadrien, Au prisme du jour in L’Art Même, n°95, 1er quadrimestre 2025, p.37.
- Henrion, Pierre, B3. Intégrations artistiques, Liège, 2025.
- Lucca, Adrien, Soleil de minuit. Bruxelles – Montréal, Bruxelles, 2017.
(c) Adrien Lucca / photo : Michel Krakowski, Province de Liège
Ciel sur ciel
céramique bleue et blanche tracée à la pointe de 0,8 mm et gravure sur verre float
2,69×4,94 m (13,29 m2 pour 36 panneaux)
2024
intégration d’Adrien Lucca à la bibliothèque des Capucins (21, rue des Capucins, F-76000 Rouen), dans le cadre de Rouen impressionnée
Depuis 2010, la ville de Rouen organise une triennale d’art urbain : Rouen impressionnée a accueilli en cinq éditions (2010, 2013, 2016, 2020 et 2024) plusieurs dizaines d’artistes, auteurs d’installations ou d’intégrations, éphémères ou pérennes, dans le tissu urbain. Cette manifestation s’insère dans le cadre plus large du « Festival Normandie impressionniste », dont l’objectif est de mettre en valeur l’impressionnisme à travers toutes ses formes : peinture, art contemporain, musique, cinéma, théâtre, danse, photographie, vidéo et littérature.
Pour l’édition 2024 de Rouen impressionnée, les artistes sélectionnés étaient invités à intervenir dans les bibliothèques de la ville. Nicolas Surlapierre, directeur du MAC VAL (Musée d’art contemporain du Val-de-Marne) et commissaire de l’exposition, invite Adrien Lucca à intervenir dans la bibliothèque des Capucins, installée dans une ancienne église. L’artiste choisit de consacrer la totalité du budget alloué à la réalisation d’une oeuvre pérenne : la création d’un vitrail contemporain, en remplacement du vitrail de façade, un élément de « remplissage très pauvre, sans réel intérêt artistique ni patrimonial, et en mauvais état, avec des problèmes d’infiltration » (Adrien Lucca).
Le travail a été réalisé par Adrien Lucca, sur base d’une expérience acquise dans le domaine du verre pour une réalisation récente à la Cité administrative de Toulouse : « Concrètement, tout a été fait de manière très artisanale. Le châssis métallique d’origine, datant du XVIIIe siècle, est massif et déformé. J’ai moi-même démonté l’ancien vitrail, nettoyé, décapé, traité et repeint le châssis avec une peinture antirouille. J’ai ensuite mesuré au millimètre près les 36 ouvertures du châssis et conçu un dessin global évoquant une rosace générée par algorithme […] Située en façade de l’ancienne église des Capucins, cette œuvre recto-verso en verre gravé et émaillé explore la manière dont un vitrail à la fois fait image en tant que tel, illumine un intérieur et dépend du ciel pour apparaître. Composé de détails très fins dans des matériaux qui réagissent différemment à la lumière, le vitrail agit comme un voile changeant : rideau lumineux et opaque en plein soleil et membrane quasi-transparente à l’ombre, qui laisse apparaître le ciel comme partie intégrante de l’image. Réalisée à l’occasion des 150 ans de l’impressionnisme, l’œuvre joue d’un clin d’œil à ce mouvement en intégrant littéralement le ciel — source première de lumière et de couleur — dans sa composition. »
Jean Housen
Bibliographie sélective
- Lucca, Adrien, Mémoire d’atelier, Bruxelles, 2017
(c) Adrien Lucca
>> PRIX TRIENNAL IANCHELEVICI – 2026