Ce printemps 2026, Bruno Goosse a choisi d’arpenter le domaine du Sart Tilman pour y développer un projet relatif à la perception et à la restitution possible d’une donnée de l’environnement quotidien qui affecte chacun d’entre nous : quel air respirons-nous ? quelle est sa qualité ?
Cette question n’est pas neuve. Déjà au 19e siècle et jusqu’au milieu du 20e siècle, dans une perspective hygiéniste, on choisissait de remédier à certaines affections de santé par l’hébergement des personnes atteintes dans des lieux réputés pour la qualité de leur air : cette époque où l’on soignait par l’air est aujourd’hui révolue. Ce type de soins a été absorbé dans la chimie, néanmoins il reste quelques ruines de ces lieux de cures d’air… qui deviennent des sites d’exploration urbaine, quand ils ne sont pas transformés, reconvertis ou carrément détruits. Les sanatoriums sont aujourd’hui tombés en désuétude, mais la question de la qualité de l’air reste entière….
Et c’est vrai qu’on ne respire pas partout le même air. En certains lieux, l’air est irrespirable. Les humains ne sont pas égaux face à la qualité de l’atmosphère qui les environne. Et l’air qu’iels respirent, invisible et inodore, a quelque chose d’insaisissable. Mais pas pour tous les vivants.
Les observateurs de la vie sociale des lichens, lorsqu’ils oublièrent leur propension à tenter de les domestiquer en vue d’une quelconque culture (nul n’a pu contraindre telle famille à fréquenter telle autre), établirent que ces organismes symbiotiques se réunissent selon d’étonnantes et méconnues affinités atmosphériques (Nylander, 1866). Curieusement, cette analyse, concomitante à l’industrialisation, est restée jusqu’il y a peu un savoir de spécialiste en lichénologie.
Les lichens se sont rendus perméables à la qualité de l’air, ils perçoivent une qualité qui échappe à la sensibilité humaine et même, pour une part, à la technicité de ses mesures. Pour peu qu’on ne l’envisage pas uniquement selon l’échelle de sa pureté, la qualité de l’air raconte quelque chose de l’environnement tel qu’il se modifie sous l’effet du capitalisme extractiviste mondialisé.
Le projet de recherche de Bruno Goosse envisage de travailler avec les lichens pour produire avec eux et les scientifiques qui les étudient, une représentation de différentes atmosphères permettant de les comparer. Ni objets du savoir scientifique, ni objets de délectation esthétique, les lichens sont ici des sujets producteurs de savoirs et de formes. Leur nature implique de réévaluer le rôle dominant de certaines formes de savoir et de la vision au profit d’une autre perception, moins centralisée, moins « située » : suivre l’ordonnancement des colonies lichéniques pour se déplacer. Ces promenades sont envisagées comme savoir possible résultant du travail de collaboration : un savoir kinesthésique de l’atmosphère.
Un répertoire des lichens d’un territoire source sera édifié afin de le comparer à un autre territoire. Si la cartographie s’avère possible, si son report sur un autre territoire l’est tout autant, alors les écarts et similitudes que la comparaison permettra seront une manière de donner forme à l’inégalité constatée face à l’accès à l’air et donc de l’inclure dans nos perceptions.
Des promenades lichéniques au Sart Tilman
Les lichens sont des organismes réceptifs à des qualités de l’air qui nous échappent. Ils sont également créateurs de formes que nous percevons. Considérés comme sujets, il peuvent donc jouer un rôle de traducteur indispensable à notre (a)perception de l’air.
La projet artistique mené par Bruno Goosse consiste à préparer une proposition de promenades lichéniques sur la colline du Sart Tilman, dont les parcours seront dessinés par les lichens accrochés aux arbres qui la peuplent, et par ceux qui se sont installés sur des arbres de Borgoumont (Stoumont), Dolhain (Limbourg) et Tombeux (Tinlot))… soit des lieux choisis pour avoir eu la réputation de bénéficier d’un air sain : sanatoriums et préventoriums y ayant été construits. Parcourir les chemins ainsi tracés par et avec les lichens offrira à celles et ceux qui s’y aventureront une expérience sensible des qualités de l’air d’un de ces lieux.
L’hypersensibilité du lichen à l’atmosphère qui l’entoure en fait un révélateur des qualités de l’air invisibilisées par les limites de nos sens.
Après une phase de relevé des lichens et leur géolocalisation au Sart Tilman, Bruno Goosse proposera un dispositif permettant d’une part de s’orienter dans des itinéraires de promenades, mais aussi de visualiser en un coup d’oeil les formes des promenades produites. Par ailleurs le dispositif permettra également d’avoir quelques informations concernant les atmosphères sources, celles des sanatoriums de Borgoumont, Dolhain et Tombeux.
(… à suivre)
-> informations sur le site internet de Bruno Goosse