Le Prix Triennal Ianchelevici 2026 a été attribué à Adrien Tirtiaux pour son intégation Lignes de fuite à la prison de Haren.
Adrien Tirtiaux (Etterbeek, 1980) Vit et travaille à Anvers www.adrientirtiaux.eu Adrien Tirtiaux est ingénieur-architecte de formation et plasticien diplômé en 2008 de l’Akademie der Bildenden Künste de Vienne. Sa pratique artistique est contextuelle, répondant par des installations, des sculptures, des performances et des dessins aux situations dans lesquelles il est invité à intervenir. L’intégration à l’architecture et à l’espace public constitue un prolongement « naturel » de sa pratique. Il est, ces dernières années, intervenu à Maaseik (Echoes of a Landscape, 2025), à Lokeren (Aggregation, 2024), à Bruges (Under the Carpet, 2024) et à Louvain-la-Neuve (Helix # Objectif Terre, 2022).
Lignes de fuite 10 peintures murales à l’acrylique 2 x 485x965 cm ; 6 x 370x700 cm ; 2 x 218x122 cm 2022 intégration d’Adrien Tirtiaux à la prison de Haren (rue du Witloof, 135, B-1130 Haren) Exécution : Art Mural asbl Lignes de fuite fait partie du Quasi Museum, une collection d’intégrations plastiques au sein de la prison de Haren, sous commissariat de Ief Spincemaille et Anouk Focquier. L’objectif est d’explorer les potentialités des pratiques artistiques contemporaines dans le milieu carcéral. Il ne s’agit pas seulement de recherches esthétiques, mais aussi — et peut-être surtout — de questionnements conceptuels et éthiques. « Avec le Quasi Museum, nous essayons d’inscrire les structures et la logique d’un musée dans l’architecture et les systèmes invisibles d’une prison : ses rythmes, ses relations et ses logiques d’inclusion et d’exclusion, expliquent les commissaires. Nous avons invité des artistes à développer des œuvres permanentes qui ne sont pas simplement installées dans la prison, mais plutôt entremêlées à celle-ci. Nous organisons des visites guidées, destinées aussi bien aux personnes à l’intérieur qu’à l’extérieur de la prison, à travers la collection d’œuvres des 12 artistes. Comme certaines pièces se trouvent à l’intérieur du périmètre et d’autres à l’extérieur, tout le monde ne voit pas le même musée. Que signifie créer pour un public aussi restreint ? Quel type de réception, de résistance ou de résonance l’art peut-il générer derrière les murs ? Mais aussi, que signifie pour un public extérieur de ne pouvoir voir qu’une partie de la collection ? Le Quasi Museum interroge également la manière dont un tel lieu positionne ses voisins. Que signifie, socialement et psychologiquement, coexister avec une nouvelle prison dans son jardin ? Comment l’art peut-il arbitrer, compliquer ou rendre lisible cette proximité inconfortable ? » Adrien Tirtiaux a saisi deux des aspects pourtant difficilement conciliables de ce programme. Son intervention se trouve en effet intriquée au contexte carcéral mais elle crée aussi un dialogue avec son environnement extérieur. Ainsi Lignes de fuite s’adresse-t-elle tant aux usagers de la prison qu’à ceux de l’espace public environnant. L’œuvre est composée d’une série de 10 peintures murales, directement exécutées sur l’enceinte en béton qui ceinture la prison de Haren. Leur localisation deux par deux constitue le premier élément de compréhension de l’ensemble. Cinq d’entre elles sont peintes sur la face intérieure du mur, dans le prolongement des rues de ce que les urbanistes du centre pénitentiaire appellent le parc central. Les cinq autres « regardent » vers la cité depuis l’exact verso de la paroi. Cette conception en binôme dicte par ailleurs l’iconographie de l’ensemble : ce sont des paysages qui fonctionnent comme autant de fenêtres donnant à voir « l’autre côté » depuis la prison et depuis la ville. Les peintures de Lignes de fuite sont assimilables à la pratique académique du trompe-l’œil architectural. Elles rendent une version de la réalité derrière le mur suivant une vision idéalisée tant sur le fond que dans la forme. Aucune clôture ne barre la vue. Les arbres sont toujours verts. Règne un calme qu’aucune présence humaine ne vient perturber. La perception des espaces est encore magnifiée par les choix plastiques de l’exécution. Adrien Tirtiaux a travaillé dans le style de la Ligne Claire bien connu des amateurs de bandes dessinées, en particulier ceux du Journal de Tintin puisque Hergé en est le principal représentant. Le trait est rigoureux, constant, simple. Les couleurs sont appliquées en aplat, sans demi-teinte ni effets d’ombre et de lumière. À s’attarder sur l’observation de l’ensemble, on relèvera qu’Adrien Tirtiaux a donné à ses images des sensibilités appropriées à la position du regardeur. Depuis la ville, elles montrent des vues du village pénitentiaire ; ce sont des espaces déserts et froids mais surtout circonscrits. Pour ceux qui les observent de l’intérieur, les fenêtres ouvrent des vues diversifiées, en particulier sur le parc de Haren, et invitent le regard à se disperser. Elles cadrent des éléments banals : un tunnel, une plaine de jeux, un petit lotissement, une colline verte ou encore le centre de Diegem. C’est la vie quotidienne et l’imaginaire peut s’y évader. Cette dernière propriété confère à Lignes des fuites une puissance narrative. Adrien Tirtiaux explique que, contrairement aux peintures de cases de bande dessinée exécutées avec plus ou moins de bonheur dans le centre de Bruxelles, les protagonistes ne sont pas dans l’image qui n’est qu’un décor ; ils la regardent. Pierre Henrion
Bibliographie sélective
- Henrion, Pierre, Adrien Tirtiaux. Plus près de toi, in Art Public Liège, catalogue de l’exposition, Liège, du 1er août au 31 octobre 2020, p. 71 à 74.
- Tirtiaux, Adrien, Urban Matters, Vienne, 2019.
- Tirtiaux, Adrien, Collective Rules, Eupen, 2015.
Higher and Higher bois, vis, arbre mort 10x3,2x2,5 m (env.) 2022 oeuvre temporaire d’Adrien Tirtiaux dans le Lantz'scher Park à Lohauser Dorfstraße (Stadtbezirk 5,D-40474 Düsseldorf) Adrien Tirtiaux a imaginé pour le Lantz'scher Park à Düsseldorf une structure en bois qui se développe en spirale autour d’un arbre mort. Comme des centaines d’autres dans le parc, cet arbre était mort suite aux dégâts provoqués par des rongeurs. Les responsables du parc ont fait replanter plus de 4 500 arbres ces dernières années ; on a taillé et élagué les arbres morts pour les sécuriser et en faire des refuges pour la faune d’insectes et d’oiseaux. L’intervention d’Adrien Tirtiaux est de nature architecturale ; la structure en bois a l’allure d’une tour qui permet aux promeneurs de « grimper » entre les branches de l’arbre mort, et d’éprouver l’effet synesthésique de la croissance du végétal : la structure en bois, massive à sa base, s’allège en gagnant de la hauteur et mène à une échelle qui semble reliée au ciel. Outre les folies et fabriques des parcs et jardins des XVIIIe et XIXe siècles, l’oeuvre d’Adrien Tirtiaux est aussi une allusion à la Tour Tatline : le monument à la Troisième-Internationale conçu par l’artiste et architecte russe Vladimir Tatline au début des années 1920. La réminiscence est plus que formelle : la tour projetée par Tatline avait pour ambition d’être à la fois une métaphore et un acteur de la dynamique engendrée par le communisme, dans une perspective d’intégration totale de l’action révolutionnaire dans l’ordre de la nature et du cosmos ; l’échelle de Tirtiaux semble plus modeste… mais sa visée place l’utopie à une distance vraisemblablement plus tangible : en arpentant le parc de Lantz, le promeneur se voit offrir la possibilité d’éprouver physiquement les liens profonds du vivant, du végétal à l’animal, de l’arbre, des insectes, des oiseaux et des humains appelés à vivre ensemble. Jean Housen
Bibliographie sélective
- Tirtiaux, Adrien, Things design themselves, Anvers, 2013.
- Tirtiaux, Adrien et Vervoort, Stefaan, Space is Time, Esslingen am Neckar, 2014.
- Tirtiaux, Adrien et Vissault, Maïté, Collective Rules, Eupen, 2015.
- Tirtiaux, Adrien et Weyns, Sara, Urban Matters, Anvers, 2018.